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Le vrai pouvoir des francs-maçons

Un article a été publié dans le numéro 2348 de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur de la semaine du jeudi 5 novembre 2009 : « Le vrai pouvoir des francs-maçons ». Interview avec Jean-Michel Quillardet, réalisée par Sylvain Courage et Eve Roger.

Leur rôle dans la vie publique continue à déchaîner les passions et à nourrir les fantasmes. Les «affaires», leurs rapports avec le pouvoir, la transparence, la place des femmes… Jean-Michel Quillardet, qui a été grand maître du Grand Orient de 2005 à 2008, a répondu à nos questions. Sans en éluder aucune.

Le Nouvel Observateur. – Comment êtes-vous venu à la franc-maçonnerie ?
Jean-Michel Quillardet. – J’avais une trentaine d’années quand j’ai été initié dans une loge, Diogène, dont je fais encore partie aujourd’hui. Mon père était lui-même franc-maçon – il l’est toujours d’ailleurs, il a 85 ans. Pour lui, ça a été plus difficile que pour moi. Sa famille était issue d’un milieu bourgeois, catholique et, dans les années 1930, cette droite était dure, quasi maurrassienne. Une horreur pour lui qui penchait plutôt à gauche. Il n’a jamais dit à sa mère qu’il était franc-maçon. Moi, je ne me suis jamais caché, ni de ma femme, ni de mes deux filles – et de leurs amis qui posent beaucoup de questions. J’ai grimpé les échelons, et je suis devenu le grand maître en 2005 à la suite d’une crise dans notre obédience. Depuis la fin de mon mandat, je n’ai plus de fonction officielle.
N. O. – Comment se porte réellement la franc- maçonnerie ? Les avis sont partagés…
J.-M. Quillardet. – Ce qui est vrai, c’est que nous avons du mal à trouver un nouveau souffle. Nous sommes confrontés à une crise de recrutement liée à la crise du militantisme en général. La moyenne d’âge au Grand Orient se situe autour d’une cinquantaine d’années, nous avons du mal à attirer des plus jeunes. La cotisation est chère, entre 300 et 400 euros par an, et la jeunesse est en grande difficulté. Malgré cela, les chiffres progressent gentiment mais ce n’est pas assez – nous sommes aujourd’hui environ 170 000 en France, dont 47 000 au Grand Orient de France, première obédience française. La Grande Loge nationale française (GLNF), elle, augmente ses effectifs mais surtout par mailing ! Elle use du marketing direct de façon un peu trop agressive à notre goût.
N. O. – L’entrée des femmes dans les loges masculines serait un moyen d’élargir le recrutement !
J.-M. Quillardet. – Effectivement, c’est une piste, mais nous avons raté le coche en septembre : le convent du Grand Orient [assemblée annuelle] a fait une erreur historique en refusant aux loges la liberté d’initier des femmes. C’est en contradiction même avec nos propres principes, l’égalité, la fraternité et l’universalité. Mais je pense que les frères souhaitent rester une obédience masculine surtout parce qu’ils ne veulent pas de soeurs au sein du conseil de l’ordre [l’organe exécutif du Grand Orient, composé de 35 membres]. En plus, si l’on avait pris cette décision, les médias auraient parlé de nous de façon plus positive que ce que l’on entend en général sur la franc-maçonnerie : une bande d’affairistes, une superpuissance occulte qui se distribue des postes entre copains.
N. O. – C’est vrai, la franc-maçonnerie a mauvaise réputation…
J.-M. Quillardet. – Ce qu’écrit Sophie Coignard dans son livre [«Un Etat dans l’Etat», Albin Michel] n’est pas faux, mais ce qu’elle met en cause, c’est la nomenklatura française, cette élite qui se partage les postes, les prébendes, le pouvoir et qui fonctionne en réseaux. Mais ce n’est pas la franc-maçonnerie qui structure ces happy few. Dans ma loge, il y a moins de politiques et de hauts fonctionnaires que de policiers, d’enseignants ou de cadres. Par ailleurs, nous avons fait le ménage dans nos rangs depuis les affaires politico-financières des années 1980 – je précise que la plupart des francs-maçons incriminés venaient des rangs de la GLNF… Et puis je pense qu’il faut arrêter avec cette culture du secret qui alimente la machine à fantasmes autour de notre prétendue force occulte, même si certains considèrent que c’est justement cette opacité qui attire. Il faut ouvrir les portes des temples, être plus transparent.
N. O.– La transparence doit-elle aller jusqu’au coming out ?
J.-M. Quillardet. – J’en suis convaincu, les hommes publics et les politiques doivent arrêter de se cacher, et il y a encore de nombreuses personnalités politiques de premier plan qui ne se dévoilent pas. Lorsque j’étais grand maître, certains maires maçons me recevaient quasiment dans la clandestinité. Ils avaient peur de choquer leur électorat à cause de notre réputation de combinards ou de la question religieuse. Nous ne devons pas être des maçons honteux, au contraire, on doit être fiers d’être francs-maçons ! Nous sommes des républicains, des humanistes. Grâce à cette transparence, nous pourrons peut-être retrouver un peu d’influence sur les affaires publiques.
N. O. – Cette influence aurait donc disparu ?
J.-M. Quillardet. – D’abord, il faut arrêter de dire que les francs-maçons sont à l’origine de toutes les lois progressistes. Nous avons bien sûr joué un rôle important en 1905 pour le vote de la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat, mais ni Jaurès, ni Aristide Briand, ni Maurice Allard n’étaient francs-maçons. L’avortement a été obtenu avant tout par les féministes, même si l’un des nôtres, Pierre Simon, gynécologue et cofondateur du Planning familial, s’est beaucoup battu. Pareil pour la peine de mort : Robert Badinter n’appartenait à aucune obédience.
Il n’en reste pas moins que notre influence a été réelle, entre 1900 et les années 1930, notre âge d’or. Beaucoup de ministres, présidents du Conseil et parlementaires étaient francs- maçons. Les régimes parlementaires de la IIIe puis de la IVe République ont favorisé notre pouvoir car les majorités et les coalitions se faisaient sur les idées. La fraternelle parlementaire, qui réunissait les francs-maçons de toutes obédiences, pesait avec force sur les débats concernant la laïcité, l’égalité, les valeurs républicaines. La bipolarisation instituée par la Ve République a considérablement diminué notre poids. Aujourd’hui, les parlementaires sont de droite ou de gauche avant d’être francs-maçons. Je vous donne un exemple : l’amendement sur les tests ADN. Nous étions farouchement contre. Le président de la fraternelle parlementaire, Pierre Bourguignon, du Grand Orient, a réuni ses pairs pour leur demander de voter contre. Raté, ils ont décidé de suivre leur discipline de groupe.
N. O. – Le travail de réflexion dans les loges ne sert plus à grand-chose…
J.-M. Quillardet. – Hélas, c’est un vrai problème, notre richesse intellectuelle est sous- utilisée. Que pouvons-nous faire des travaux réalisés dans les loges ? Nous manquons cruellement de relais, malgré la présence dans nos rangs de beaucoup d’élus, de fonctionnaires ou de journalistes.
N. O. – Sur quels sujets voudriez-vous vous faire entendre ?
J.-M. Quillardet. – Le débat sur l’identité nationale lancé par Eric Besson est pour moi inacceptable et grave. «Soyons fiers d’être français», c’est le retour de Vichy ! Moi, je suis pour l’interdiction de la burqa, pas au nom de l’identité nationale mais au nom de l’universalité. C’est évidemment un sujet sur lequel le Grand Orient doit intervenir, et ce n’est pas le seul. Un certain nombre de nos principes républicains sont écornés, comme lorsque le fichier Edvige fait son retour en une version un peu plus molle.
N. O. – Quels rapports le Grand Orient entretient-il avec Nicolas Sarkozy ?
J.-M. Quillardet. – En 2007, son discours du Latran sur la «laïcité qui n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes» marquait à nos yeux une dangereuse rupture avec le principe de la neutralité religieuse de l’Etat. Nous avons demandé à le rencontrer d’urgence par l’intermédiaire de l’ancien grand maître Alain Bauer, un de ses proches conseillers. Immédiatement, Nicolas Sarkozy a corrigé sa position qui avait choqué beaucoup de républicains. Mais il ne cesse de critiquer la laïcité. Le 29 janvier 2009, il a présenté ses voeux aux principales obédiences maçonniques. Mais il considère que nous faisons partie des «corps intermédiaires» au même titre que les mouvements associatifs, alors qu’il réserve un traitement beaucoup plus favorable aux représentants des communautés religieuses.
N. O.– Il semble qu’à l’occasion de ce rendez- vous, le Grand Orient et la Grande Loge nationale française ont affiché leur rivalité…
J.-M. Quillardet. – Les relations ne sont pas bonnes entre les deux principales obédiences. Lorsque j’étais grand maître du Grand Orient, je n’ai jamais rencontré mon homologue de la GLNF Le différend vient du fait que la GLNF ne veut en rien s’engager dans le débat public et que les frères du Grand Orient, eux, considèrent qu’il faut peser dans les débats de la cité. En 2002, lorsque nous avons appelé à voter contre Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, la GLNF a refusé de nous rejoindre.
N. O. – Vous avez aussi combattu l’initiation de certains chefs d’Etats africains par la GLNF…
J.-M. Quillardet. – Le grand maître de la GLNF est très fier de compter parmi ses frères des despotes comme les Gabonais Omar puis Ali Bongo ou le Congolais Denis Sassou-Nguesso. Or ces présidents bien peu démocratiques utilisent la franc-maçonnerie pour renforcer leur pouvoir et faire des affaires. Je pense, moi, que le Grand Orient s’honore en refusant de pactiser avec les piliers de la Françafrique.
N. O. – Dans la longue histoire de la franc- maçonnerie, quelles sont les figures qui vous ont le plus inspiré ?
J.-M. Quillardet. – Montesquieu, bien sûr, qui était un maçon convaincu et qui a développé la théorie de la séparation des pouvoirs, du théologique et du profane, de l’absolu et du relatif. Voltaire ensuite, dont toute l’oeuvre est imprégnée des valeurs maçonniques et qui a fini par être initié à la fin de sa vie. Mais aussi, plus près de nous, Pierre Mendès France, franc-maçon actif dont l’action politique n’a jamais trahi les idéaux, et Jean Zay ministre de l’Education du Front populaire, haï par l’extrême-droite, assassiné par la Milice en juin 1944.
N. O. – Vous ne citez aucun de vos contemporains…
J.-M. Quillardet. – Je ne voudrais pas me fâcher avec mes frères en citant l’un plutôt que l’autre.

A lire :
 » Le Vrai Pouvoir des francs-maçons » par François Koch, l’Express ;
« Histoire de la franc-maçonnerie française », par Roger Dachez, PUF ;
« les Loges de la République », par Pierre Lambicchi (grand maître du Grand Orient de France), Editions du Moment;
« les Colonnes de la Républiques », par Jean-Michel Quillardet, Véga.

 

Sylvain Courage, Eve Roger
Le Nouvel Observateur
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  1. 12 novembre 2009 à 18:43

    Merci de ce blog. Merci de votre travail et de votre exemple. Je travaille sur la traduction à l´espagnol du texte apparu sur Le Nouvel Observateur et je vais le publier le weekend sur mon blog.
    Merci encore et fraternelle accolade depuis Gijón.
    Ricardo Fernández

  2. 15 novembre 2009 à 21:28
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