Accueil > Europe, Laïcité, Société > La laïcité au 21e siècle

La laïcité au 21e siècle

Le Centre Communautaire Laïc Juif, ou CCLJ, est une association sans but lucratif sise en Belgique, ayant pour but de promouvoir une vision libre-exaministe du judaïsme, appuyant fortement sur la culture juive, ainsi que la paix au Moyen Orient.

Le CCLJ possède son propre organe de presse, Regards, magazine qui publie dans son numéro 721 un article intitulé « LA LAÏCITÉ AU 21e SIÈCLE » en sollicitant l’opinion d’Éliane Deproost*, secrétaire générale du Centre d’action laïque (CAL) et de Jean-Michel Quillardet, président de l’Observatoire international de la laïcité contre les dérives communautaires (OILCDC).

Conçue dans le contexte de la lutte anticléricale aux 19e et 20e siècles, la laïcité reste défendue avec vigueur par ses partisans. Pour mieux saisir les défis auxquels elle est confrontée aujourd’hui, nous avons sollicité l’opinion de deux fervents militants : Eliane Deproost en Belgique et Jean-Michel Quillardet en France.

La loi de séparation de l’église et de l’Etat de 1905 est-elle suffisante pour défendre la laïcité en France ?

Jean-Michel Quillardet : Oui, mais encore faut-il que cette loi soit respectée et appliquée. L’Eglise catholique bénéficie encore d’un statut privilégié que le Président Sarkozy cherche à accentuer. Le principe de laïcité consacré par la loi de 1905 est malgré tout indispensable, car il permet aux croyants, qu’ils soient catholiques, protestants, juifs ou musulmans, ainsi qu’aux non-croyants de vivre en harmonie les uns avec les autres au sein de la République. La laïcité n’est pas la religion de l’athéisme et elle ne se traduit pas par l’éradication des religions dans nos sociétés ni par la négation de la foi. Il s’agit du respect des équilibres entre les différentes conceptions philosophiques des citoyens.

En Belgique, une telle loi n’existe pas. N’est-elle pas une bonne chose pour la laïcité ? Eliane Deproost : Non seulement c’est une bonne chose, mais c’est surtout indispensable ! De nombreux événements récents, et pas seulement ceux liés aux affaires de pédophilie de l’Eglise catholique, tendent à prouver qu’il est nécessaire de séparer les cultes de l’organisation de la vie publique. Depuis 2007, à l’instigation du Centre d’action laïque (CAL), des parlementaires de sensibilités politiques différentes ont déposé une proposition de loi visant à la séparation des églises et de l’Etat. Il faut reconnaître que cette proposition a connu un sort malheureux. Au lieu de la confier à une commission du Sénat, le président de cette assemblée a préféré la soumettre préalablement au Conseil d’Etat. Son avis consultatif était sévère sur certains points importants. Elle a été réécrite et redéposée lors de la dernière législature. Le monde catholique flamand a alors caricaturé cette proposition plutôt consensuelle en accusant le monde laïque de vouloir supprimer les croix dans les cimetières ou de supprimer la mitre de Saint-Nicolas ! Ces rumeurs infondées prouvent qu’il y a encore une peur d’aborder cette question en Belgique. En dépit de l’absence de loi de séparation, je suis néanmoins toujours impressionnée par le bond qu’a fait la laïcité en dix ans depuis sa reconnaissance officielle par l’Etat belge. Non seulement nous avons réussi à faire passer des valeurs et des idées au sein de la société belge, mais nous avons aussi créé un nombre considérable d’espaces d’accueil et d’assistance morale pour les personnes.

Pourquoi avez-vous créé l’Observatoire de la laïcité alors que celle-ci est garantie par la loi et la Constitution de la 5e République ? J.-M. Quillardet : Nous avons créé l’Observatoire international de la laïcité contre les dérives communautaires suite à deux constats. D’une part, de nombreuses associations défendent en France la laïcité, mais elles sont souvent divisées entre elles et certaines sont vieillissantes. Il nous a donc paru intéressant de créer une nouvelle structure qui puisse donner un souffle nouveau à la défense de la laïcité. En raison de sa création récente, elle ne serait pas comptable des rivalités historiques des uns et des autres. Elle serait donc amenée à 
fédérer les énergies laïques. D’autre part, les organisations préexistantes ont une conception franco-française de la laïcité. Nous devons nous orienter vers l’international en observant comment cela se passe dans les autres pays et en essayant de leur expliquer aussi le modèle français de laïcité.

Qu’entendez-vous par un souffle nouveau pour la laïcité ? J.-M. Quillardet : La plupart des associations de défense de la laïcité se sont contentées d’un certain anticléricalisme et anticatholicisme. Elles fonctionnent sur le mode réactif, la plupart du temps suite aux interventions du Pape. Elles montent au créneau lorsqu’elles considèrent que la séparation des églises et de l’Etat n’est pas respectée. Il nous semble qu’il faut dépasser ce cadre pour mener une grande réflexion sur l’avenir de la laïcité au regard d’un nouveau phénomène récurrent dans de nombreux pays : la communautarisation ou l’ethnicisation de la société. Je pense qu’il y a une conception de la laïcité qui a sa raison d’être au-delà du principe de séparation. Il faut avant tout s’adresser aux individus au regard de l’exercice de la citoyenneté et non pas aux catégories en fonction de leurs origines culturelles, ethniques ou religieuses. C’est la raison pour laquelle nous attachons beaucoup d’importance à la lutte contre le communautarisme sans nier la réalité des communautés au-delà du strict aspect de la séparation des églises et de l’Etat. Donner un souffle nouveau, c’est aussi essayer d’être plus dynamique et plus visible.

Peut-on affronter les défis du 21e siècle avec des valeurs et des principes laïques définis aux 18e et 19e siècles ? E. Deproost : Quand on se situe sur le champ des valeurs et des principes tels qu’ils ont été élaborés à partir des Lumières au 18e siècle, je pense qu’il ne faut rien changer. On ne va pas se débarrasser de notions aussi fondamentales que la liberté ou l’égalité. En revanche, on peut changer la manière de traduire en actes ces valeurs et voir comment on peut les insérer dans un projet de société. Le mode de communication peut être certes repensé, mais les valeurs et les principes sur 
lesquels la laïcité s’appuie demeurent intacts. Je suis consciente qu’il n’est pas toujours facile de les affirmer avec force. Les jeunes n’ont peut-être pas tous été éduqués avec ce même vocabulaire. C’est pourquoi un travail de pédagogie doit être constamment fourni pour rendre audible notre message.

J.-M. Quillardet : Je pense que nos fondements nous permettent d’affronter les défis du 21e siècle, car il s’agit de principes. La loi de 1905 n’est pas une loi de 
circonstance. Elle énonce un principe fondamental. Cette loi est d’ailleurs le fruit d’un compromis entre ceux qui souhaitaient éradiquer la religion et ceux qui souhaitaient en faire une religion d’Etat. Si vous me demandez s’il faut abroger ou moderniser la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, ma réponse serait la même : non. Il suffit de la relire pour s’apercevoir qu’elle est très moderne. Il en va de même pour le principe de laïcité.

Faut-il nécessairement envisager la 
laïcité dans une perspective de combat ? J.-M. Quillardet : Je pense que c’est toujours un combat par rapport à ce qui se passe autour de nous. Les tentatives de modifications de la loi de 1905 sont réelles. On peut voir le Président de la République assister à une prière pour la France en présence du Pape au Vatican. Cela fait certes partie du protocole mais c’est la première fois qu’un président de la République y participe. Même le 
Général de Gaulle, issu d’une famille catholique pratiquante, ne l’a jamais fait. On sent bien qu’il y a une évolution inquiétante. La montée de l’intégrisme musulman nous préoccupe également. Il y a surtout un véritable combat à mener contre la communautarisation de la 
société. Souvent pour des raisons de paix sociale, des politiques s’engagent dans la voie des accommodements et privilégient donc le dialogue avec des communautés et leurs dirigeants au détriment du dialogue républicain et démocratique avec le citoyen. On est citoyen avant d’être juif, catholique ou musulman. J’ai l’impression qu’on a complètement renversé la charge de la pensée conceptuelle à cet égard. C’est grave.

E. Deproost : Il ne s’agit en aucun cas d’un combat contre des individus. En revanche, je conçois encore la laïcité comme un combat à mener contre des systèmes ou des institutions. Quand on voit par exemple qu’une commission créée par l’Eglise catholique se substitue à la Justice pour régler des problèmes de pédophilie, je considère qu’il est légitime que ce système soit combattu. Et il ne s’agit pas d’attaquer le professeur Adriaenssens et le travail intéressant qu’il a fourni, mais on ne peut accepter au 
21e siècle qu’il y ait des structures religieuses parallèles à la Justice. Dans cette perspective, il faut envisager l’action laïque comme un combat. Ce rapport de force intervient également au niveau européen où des autorités religieuses s’immiscent dans le débat politique pour imposer leur point de vue.

Que vous inspire le concept de laïcité positive ou ouverte ? E. Deproost : Il 
se peut que certains tenants de la laïcité aient parfois une vision un peu étriquée du monde où ils pensent être les dépositaires exclusifs de la vérité. Il faut 
malgré tout reconnaître que ce phénomène est marginal. C’est la raison pour laquelle je suis convaincue que la laïcité n’a pas du tout besoin de qualificatif. Par principe, elle est positive et ouverte.

J.-M. Quillardet : Je suis absolument contre ce concept. Il sous-entend qu’il 
y aurait une laïcité négative que nous représentons et une laïcité positive, 
nécessairement molle en raison de son acceptation de la communautarisation et de l’ethnicisation de la société.

Propos recueillis par Nicolas ZOMERSZTAJN

 

* Eliane Deproost est secrétaire générale du Centre d’action laïque (CAL) en Belgique depuis 2007. Ayant participé aux travaux du Commissariat à la politique des immigrés, elle avait rejoint le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme dès sa création en 1993 et y a exercé la fonction de directrice adjointe de 2001 à 2007.

 

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :